La multipotentialité, kékecé ?

Pour commencer, c’est un mot que votre correcteur orthographique ne reconnaitra sans doute pas. Logique, il n’existe pas officiellement dans la langue française, c’est un néologisme comme le vaste monde « internetique » peut en inventer des milliers toutes les demi-secondes (je vous laisse apprécier mon sens de l’humour).

Ce n’est pas exactement un nouveau concept, puisque des études de 1988 en parlent déjà. De la multipotentialité, pas de mon sens de l’humour.

A l’époque, on définit la multipotentialité comme le fait de présenter un haut niveau d’habilités (comprendre compétences cognitives) et un profil de préférences qui POURRAIT conduire à l’indécision dans le choix de carrière. C’est donc avant tout un « problème de surdoué·e ».
Ce problème de surdoué est aussi devenu un problème pour la psychologie puisqu’entre 1996 et 1999, divers articles pointent la définition imprécise, voire fallacieuse, de la multipotentialité. Il y aurait eu incompréhension à la base même du phénomène, tant dans sa nature (menant à sa définition) que dans ses implications et mécanismes supposés.
L’un de ces articles titre (traduction et adaptation de moi) : « La multipotentialité parmi les surdoué·es : cela n’a jamais été là et cela disparaît déjà. »
Traduction : gros plantage.
En 2001, une méta analyse démontre que ce qui était perçu comme un problème  de surdoué (la multipotentialité en question) n’en était même pas un, de problème.

Nous voilà donc bien avancé·e.

Parce que malgré tout cela, aujourd’hui, les mots « multipotentiel·les » et « multipotentialité » se retrouvent souvent pas très loin des acronymes HPI et HQI, et/ou des divers mots inventés ou non pour parler des surdoué·es.

Petit changement néanmoins – est-ce parce que les nouveaux tenants et figures de la multopotentialité en France ont lu la méta-analyse de 2001 ?- aujourd’hui, la multipotentialité est loin de se présenter comme une tare, mais plus comme un doux et glorieux fardeau, qui ne serait en plus pas exclusif aux surdoué·es.
Après diverses lectures internetesques (mais pas scientifiques, parce qu’ après 2001, je n’ai trouvé qu’un papier scientifique qui parle de multipotentialité, c’est un mémoire de Master Néo-Zélandais de 2018 et la définition qui y est faite de la multipotentialité n’est même pas la même que celle des autres papiers…) je suis incapable de vous donner une définition précise de ce que l’on entend par « multipotentialité » aujourd’hui, en dehors de la psychologie (qui elle ne l’entend plus, la multipotentialité, cf. plus haut).
L’idée principale d’indécision professionnelle et/ou scolaire semble avoir été conservée, ainsi que l’idée de « grandes capacités » ou « potentiel » dans « divers domaines » qui seraient à l’origine de la première.

L’idée est populaire et les propositions d’accompagnement, de découverte ou de gestion de votre/la « multipotentialité » sont légion.
Attention, ceci étant, il n’existe à ce jour AUCUN TEST (validé, reconnu et/ou standardisé)  DE MULTIPOTENTIALITE.
Tout test ou évaluation qui vous sera présentée (accord de proximité) comme déterminant votre multipotentialité (si vous l’êtes ou non, ou comment elle s’exprimerait chez vous) n’a pas plus de validité et de fiabilité que les prédictions amoureuses de l’écureuil de la voisine.
On peut par contre vous proposer de passer le Strong Interest Inventory, qui a eu 90 ans en 2017. Ce n’est pas de la multipotentialité, c’est juste une vue de tendances concernant vos préférences (si j’ai bien compris).

En résumé la multipotentialité ce n’est pas un concept clairement défini en général, et en psychologie non plus. C’est même plutôt mis de côté depuis 2000.
La multipotentialité a été définie de plusieurs façons : problème et pas problème, chez les surdoué·es uniquement et pas que chez les surdoué·es, dans le domaine scolaire/professionnel mais aussi dans la vie privée (loisirs, passions)… Bref, tout et son contraire.
Aujourd’hui c’est populaire dans les RH et le développement personnel, mais hier comme aujourd’hui, personne n’en a la même définition.

Une seule chose de certaine, c’est qu’en l’absence de définition du concept, il n’est pas possible d’en produire un test ou une échelle d’évaluation.
Traduction : il n’existe pas de test de multipotentialité. Du moins pas de test validé par la recherche et standardisé.

Achter, J. A., Benbow, C. P., & Lubinski, D. (1997). Rethinking multipotentiality among the intellectually gifted: A critical review and recommendations. Gifted Child Quarterly41(1), 5-15.

Achter, J. A., Lubinski, D., & Benbow, C. P. (1996). Multipotentiality among the intellectually gifted: » It was never there and already it’s vanishing. ». Journal of Counseling Psychology43(1), 65.

Hnat, N. (2018). Gifted adolescents and multipotentiality: links with stress, anxiety, perfectionism and career indecision: a thesis presented in partial fulfilment of the requirements for the degree of Masters in Educational Psychology at Massey University, Manawatū, New Zealand (Doctoral dissertation, Massey University).

Kerr, B. A., & GHRIST‐PRIEBE, S. L. (1988). Intervention for multipotentiality: Effects of a career counseling laboratory for gifted high school students. Journal of Counseling & Development66(8), 366-369.

Rysiew, K. J., Shore, B. M., & Leeb, R. T. (1999). Multipotentiality, giftedness, and career choice: A review. Journal of Counseling & Development77(4), 423-430.

Sajjadi, S. H., Rejskind, F. G., & Shore, B. M. (2001). Is multipotentiality a problem or not? A new look at the data. High Ability Studies12(1), 27-43.

Site professionnel : http://www.psychologue-chartres.fr

7 réflexions sur “La multipotentialité, kékecé ?

  1. Athalset dit :

    Bonjour, j’espère que ça va et que l’ouverture c’est bien passé ! 😀

    Y a des mots comme ça qui sente le concept flou pour vendre des livres rien qu’à la lecture. Plus sérieusement ce que je trouve le plus intéressant avec tous ces termes qui apparaissent et changent tout le temps c’est leur existence même. Je trouve ça incroyable cette capacité à vouloir s’inscrire dans des catégories pour avoir la sensation de faire partie d’une communauté. Entre les termes qui ont du sens et qui sont altérés (au hasard, le hpi), et ceux qui sortent d’un peu nul part pour combler des vides.
    Je me demande si c’est un phénomène propre à notre époque/civilisation, j’imagine que non mais il y a sûrement des études là-dessus, faudrait que je me renseigne ! 🙂

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    • Line dit :

      Hello,
      Et bien je ne fais pas de tête et tou*tes mes patient*es reviennent, j’ai même quelques très touchant ms retour, donc je vais dire oui, ça se passe bien, merci. 😊

      J’ai l’impression effectivement que nous vivons une époque qui a besoin de nommer, ou renommer, les choses pour mieux les comprendre, les appréhender mais aussi pour remettre en question ce qui nous est présenté.

      Nommer, c’est nécessaire pour comprendre. En soi la démarche est bonne.
      Mais lorsque l’on nomme pour réinventer l’eau chaude et la vendre plus chère, là ça me pose problème.

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      • Athalset dit :

        C’est super ! 😀
        Ça doit être super gratifiant et touchant c’est clair. Je compare avec ce que j’ai sous la main mais je me rappelle que quand je donnais des cours particuliers l’été, il y avait rien de plus gratifiant que de voir l’élève dépasser des blocages et parfois des barrières psychologiques sur des matières. Alors pour des problèmes plus importants qu’un dm qui passe mal ça doit être vraiment bien de se sentir utile comme ça ! 🙂

        Je suis tout à fait d’accord, nommer c’est vraiment bien et ça permet de comprendre des choses, un peu plus en marge souvent, que l’on a visiblement raté jusque là (ou en tout cas que l’on a pas pris le temps de nommer).
        Mais avec la facilité de communication et la diffusion facilitée des informations, on a aussi une porte ouverte sur les escrocs malheureusement, et j’ai l’impression (à voir si c’est fondé ou pas du tout) que ça a renforcé l’effet communauté. Au lieu de nommer pour comprendre, on nomme aussi beaucoup pour s’inclure et on campe sa position ensuite.
        C’est dommage mais si c’est le prix à payer pour comprendre, j’imagine que ça reste raisonnable 🙂

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        • Line dit :

          C’est un métier vraiment riche, intéressant et plein de surprises. Quand les patient*es sortent satisfait*es des séances, mieux, qu’iels ont confiance en le travail fait avec moi, cela me met les larmes aux yeux à chaque fois. 😊

          Effectivement, j’ai observé la même chose, ce phénomène de création d’étiquettes qu’on ne veut plus lâcher, qui enferme au lieu d’asseoir pour permettre un essors. Mais c’est peut-être l’étape d’après.
          Le problème s’il y en a un, ce ne sont vraiment pas les personnes qui s’identifient, mais bien celles qui n’ont qu’une démarche marketing et qui n’ont d’autres intention que de créer un besoin pour vendre quelque chose.

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          • Athalset dit :

            Je suis du même avis. Souvent les étiquettes sont un tremplin pour avancer et mieux se comprendre et c’est très positif, il faut juste prendre conscience de la tendance à vouloir s’enfermer dedans pour en sortir, mais c’est quelque chose qui se fait généralement assez naturellement avec un peu de temps !
            Si je devais jeter la pierre aux personnes qui passent par ce besoin d’une étiquette il faudrait que je jette des cailloux en l’air et que je me place pour qu’il me retombe dessus donc on va éviter, ça ne paraît pas super agréable. :’)

            D’ailleurs au final j’ai l’impression que la sur-attribution (y a un très bon billet sur ça sur un blog qui commence par « over » et finit par « 130 » mais je spoilerai pas les trois lettres entre les deux 😛 ) vient un peu de là.
            Dans ces phases d’étiquetage un peu trop exclusives, chaque détail passe par le spectre de l’étiquette. Et même si c’est très personnel, la communication avec d’autres personnes sur un réseau immense comme internet a vite fait de forger des mythes et idées reçues (surtout avec les bulles de filtre des réseaux sociaux).
            C’est maintenant et avec le recul que je me rend compte de mes sur-attributions, surtout quand je suis arrivé ici (et je viens de me rendre compte que le temps passe vite au secours). Je crois que j’avais parlé il y a longtemps de ma capacité à « projeter » des images mentales complexes un peu comme si je les voyais, et naïvement je me demandais si d’autres personnes pouvaient le faire aussi, en pensant principalement aux hpi puisque ça semblait coller à l’idée que je me faisais d’avoir de meilleures capacités mentales.
            Et bien j’ai découvert depuis (par le biais d’une amie qui à l’inverse est incapable de former la moindre image mentale, même vague) qu’en fait il y a un terme pour ça, l’hyperphantaisie (c’est rigolo parce que c’est resté longtemps mis de côté donc je vois beaucoup de publications de 2019/2020 sur google scholar sauf une qui parle peut-être aussi de ça mais qui date de 1837 et est écrite en latin XD ). Et que ça n’a aucun rapport direct avec le qi, c’est juste un curseur parmi plein d’autres qui forment notre façon d’interagir avec le monde. ^^

            Bref j’ai (beaucoup trop) divagué et il y a un paragraphe en trop dans ce que je voulais dire à la base :’)
            Le problème de l’étiquetage et de la tendance à vouloir s’y accrocher comme une huitre à son rocher c’est quand il dure trop. Et j’ai l’impression que c’est en partie encouragé par les personnes qui font du marketing sur ces étiquettes. Ils ré-inventent l’eau chaude avec un bel emballage, le vendent à prix d’or et poussent les personnes en recherche de sens à s’y accrocher. Réduisant la crédibilité de connaissances rigoureuses au passage. Il suffit de voir comment la quête de caractérisation de l’intelligence pousse beaucoup de personnes à ne pas croire en des faits comme les notions de qi, etc, parce qu’il y a trop d’idées farfelues racontées et placées sur le même plan que de la vraie science.
            Pour le coup c’est un effet pervers que je n’avais pas forcément vu venir.

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  2. NGUYEN dit :

    Bonjour,
    il n’y a effectivement pas de test officiel pour détecter la multipotentialité. D’ailleurs j’ai envie de dire qu’il ne sert à rien de la détecter en fait. Toutefois il n’est pas difficile de les reconnaître. Pour moi la multipotentialité, se traduit par une soif de se nourrir par l’apprentissage de nouvelles compétences et ce dans des domains parfois très différents.
    Une personne sachant jouer de plusieurs instruments, sachant jouer à un bon niveau au tennis et basket, danser le tango, faire son propre site web et ses propres vêtements : y a des chances que cette personne soit un MP.
    Autre signe, le métier ou les métiers que cette personnes ait pu faire sont aussi un bon indicateur : dès que le métier devient répétitif et trop confortable, le/la MP s’emmerde sec. S’il/elle commence la journée en sachant quelles sont les dossiers à traiter et comment les traiter, il y a des chances que le/la MP va chercher à changer de travail, voire de métier.

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  3. Pascal Wu dit :

    Bonjour,
    Yep, nommer les choses est essentiel c’est la forme (mot) qui est censé révéler le fond (pensée/idée) et comme A. Camus le fait dire à un de ses personnages « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »
    De même, je préfère les actes aux mots, la factualité à la potentialité, l’accomplissement (kung-fu) à la possibilité…. Ainsi je vous propose un « vieux » concept dénommé : la polymathie… et les polymathes qui vont avec 😉
    Le billet d’une Thqi bienveillante, partie trop tôt… : http://www.talentdifferent.com/polymathes-937.html

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