Une question de temps

Le temps.

Vous trouverez dans la littérature spécialisée, comme dans bien des témoignages, l’idée que la personne HPI est en décalage constant.Décalage avec les autres, décalage intellectuel, mais aussi décalage temporel.

Un temps d’avance nous dit-on.

Ce serait tellement plus simple, pour moi, si c’était effectivement cela.

Être à côté du temps

Je suis à côté du temps.
Le temps s’écoule autour de moi, à côté de moi. Il s’écoule dans mon dos, m’échappe sans que je ne le vois ni ne puisse le retenir.
Pour moi, le temps file et s’écoule si discrètement qu’il ne semble pas exister de la même façon que chez les autres.

Chez moi le temps s’écoule sans que je n’en ai conscience.
Je ne parle pas des heures, ou des minutes, que j’estime plutôt bien pourvu que je ne sois pas profondément absorbée par une tâche.
Non je vous parle des semaines, des mois, des ans, des décennies même.

Un rapport au temps différent

Le temps dans la vie des autres semble plus dense, plus remarquable.
Ils me semblent vivre le temps différemment.
Ces autres, ils me semblent vivre en permanence dans une urgence, souvent matérielle, qui m’est étrangère.
Il faut avoir le permis dès ses 18 ans, il faut avoir une voiture aussi, vite. Et puis il faut s’installer, être en couple, avoir des enfants, se marier, être propriétaire. Il faut voyager aussi.
Vite, vite tout cela.
Paradoxalement, cette urgence matérielle cohabite avec une quasi inertie interne. Et si aux yeux des normes sociales je suis « en retard » pour tout ce qui est matériel et attendu, il semble que je sois beaucoup plus en avance et rapide dans ma réflexion quant à ce qui touche à l’introspection et les questionnements existentiels.
Là ce sont les autres qui me semblent terriblement lent.

Le temps s’écoule, se répète et personne n’écoute.

Combien de fois, combien de fois !, ai-je annoncé et prévenu mon entourage de la conclusion malheureuse d’une situation qui leur semblait anodine.
Combien de fois ?
Mais personne n’écoute, parce que, ce n’est pas le bon moment. C’est trop tôt pour eux/elles.
C’est immanquable, six mois, un an, parfois trois ou six ans plus tard, on en arrive à ce que j’avais analysé.
Immanquablement.

Pourtant je préviens, j’avertis, je supplie presque parfois. Mais c’est trop tôt, on n’écoute pas.
Dans ces moments, je me sens comme une Cassandre que l’on ne veut pas entendre parce qu’elle annonce la perte des un-e-s et des autres.
Mais je ne peux pas me taire, ce serait les trahir pour moi.
Ne pas avertir ceux et celles qui comptent pour moi qu’il y a danger, conséquences malheureuses ou simplement risque réels liés à leurs décisions ? Impensable.
Trahison, malhonnêteté, méchanceté même.
Non, je dois dire.
Mais personne n’écoute.

Même maintenant, maintenant que certains de mes plus proches connaissent mon fonctionnement, même après la démonstration de maintes et maintes occasions où j’avais dit, averti, et que le temps m’avait donné raison; même maintenant on ne m’écoute pas.

Comment leur en vouloir ?
Ils et elles oublient, et parfois, il y a longtemps entre ce que je dis et ce qui advient.
Mais moi, je n’oublie pas. Moi, je me souviens et je le dis.
« Je l’avais dis ».
Je comprends que c’est agaçant, et j’ai compris récemment que c’était entendu comme de la fanfaronnade, comme une volonté narcissique et stérile de simplement démontrer que j’avais « mieux su » que les autres.
Mais il ne s’agit pas de cela pour moi. J’essaie juste de prévenir, de les aider à éviter quelque chose de plus grave, de souffrant.
Et si je leur rappel que je l’avais dit, c’est simplement dans l’espoir que la prochaine fois, ils et elles s’en souviendront et qu’ils et elles écouteront cette fois.

Un temps différent

De ma fenêtre, derrière mes yeux, il me semble que le temps s’écoule différemment chez « eux » et chez moi.
Le temps chez moi, les années, les décennies, je ne suis pas certaine qu’elles existent. Du moins qu’elles existent de la même manière.
Leur temps à eux semble plus dense. Je ne veux pas dire plus riche, ni plus rempli. Mais…plus dense.

J’ai 32 ans.
Et, je ne suis pas certaine que cela signifie la même chose pour les autres et pour moi.
Mon âge n’est rien d’autre qu’un compte-tour. Ou, de façon plus morbide, un décompte inversé.
Tic-Tac, la terre tourne et ton temps s’écoule.

Je me réveille le 1er du mois. Je vais chez les kiné 3 ou 4 fois, et puis d’un coup, c’est le mois suivant.
Je suis là, je vis ma vie tranquillement, je passe mon week-end avec mon fiancé, le suivant nous voyons nos familles, après il faudra aller acheter des meubles de rangement. Ensuite nous visiterons un lieu pour le mariage et puis…
Et puis déjà 6 mois, un an…

Je ferme les yeux et le temps s’écoule. Il disparaît.

Mon temps n’existe pas

Il y a mon anniversaire, celui de mon fiancé. Après il y a Noël et le nouvel an qui sont pour moi, un jour et son lendemain.
Alors qu’il a lieu à la mi janvier, il me semble que deux jours, une semaine maximum après le 1er janvier, il y a l’anniversaire de ma mère. Oh et puis celui de mon meilleur ami, avant.
Et puis après, seulement après je suis un peu tranquille.
Le temps à la temps de s’écouler, tranquillement, sans heurts. Il a le temps de se remplir, doucement. De prendre consistance, de prendre de la vie, de se remplir de conscience.
De prendre du sens.
Il lui faut du temps, au temps, pour cela.

Mais déjà, il y a les fêtes des mères, des grands-pères, des pères, des grands-mères. Et puis il y a Pâques, les congés de mai, les vacances d’été, la rentrée.

Et mon anniversaire.

Je suis autant bousculée par ces marqueurs de temps que j’ai besoin d’eux pour m’y raccrocher.

Sans ces marqueurs de temps, je perdrais le fil et le temps n’aurait plus de substance.
Il serait sans…point d’ancrage. Les années passeraient sans que rien ne me les signales et moi-même je ne le sentirai pas.

Non, je ne suis pas en train de dire que je me pense éternelle ! :p

Le temps semble juste…vide se substance pour moi.
C’est comme si ce n’était qu’une information. Quelque chose sans réalité effective. Quelque chose qui n’existe que par construction, que par l’assemblage des souvenirs, des de la sommes des moments passés, effectivement vécus, ancrés dans la réalité.

Et pourtant, il y a un début et une fin

Mon temps n’est pas une ligne, comme il semble l’être pour « les autres ».
Mon temps est une succession de points, de moments, plus ou moins disjoints, plus ou moins conjoints.
Il y a le début, ma naissance et encore. Je n’en ai pas souvenir, mais j’en ai des souvenirs, des preuves. Des photos de moi, a quelques minutes seulement de ma venue au monde.
Il y donc, en fait ce premier temps. T+30 minutes.
Un Polaroïde de mon premier temps, mon premier moment.

Après il y a les autres points temps. Des photos, des souvenirs parfois avant même mes quatre ans. Et tous les autres. Ces moments gravés dans la mémoire, dans ma chaire. Ces souvenirs dont j’ai non seulement les images, mais aussi les sensations physiques et émotionnelles.
Pour beaucoup d’entre eux, me souvenir c’est comme vivre de nouveau l’instant.
C’est un replay, encore et encore.
Pour d’autres, il y a ce voile à peine opaque, celui de l’usure qui atténue les couleurs, les émotions. Mais qui n’efface pas les souvenirs.
Ceux-là me rendent un peu triste. Non par leur contenu, mais parce qu’ils on perdus en vivacité.

Et c’est ainsi que se construit ma vie. Des points-temps.

Les instants vécus entre ces souvenirs ne sont ni insignifiants ni sans intérêts. Car je suis heureuse, et je vis ma vie avec plaisir et bonheur.
Il semble juste que je ne vive pas sur une ligne de temps. Que cette notion de trait continu ne soit pas adéquat pour décrire ma temporalité.

Je ne me ballade pas sur une ligne temporelle droite et finie.
Je suis en suspension et autour de moi et en moi jaillissent des bulles, des points-temps, remplis de moments, remplis de substance de vie.

Et quelque part (quelque temps ?) jaillira le dernier point-temps.

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6 réflexions sur “Une question de temps

  1. ZebrinusMaximus dit :

    Oh purée! Ce décalage ds le temps, ce « je l’avais dit » est juste infernal! Mais pkoi diable n’écoutent-ils pas??? Ils aiment perdre du temps? Ils se rendent compte qu’on a du boulot pour rattraper après??

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    • Line dit :

      Heyhey !
      Je compatis, je comprends très bien la frustration face à la surdité des autres dans ce contexte.

      Je crois que, simplement (tristement ?) ils et elles ne voient pas aussi loin que nous dans l’enchaînement des conséquences de leurs choix et actions.
      De fait, ils et elles ne mesurent pas tout ce qu’il faudra faire ensuite.

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  2. Audrey dit :

    Hier je rigolais en moi-même car je me disais que si ma vessie ou mon estomac ne me rappelaient pas à l’ordre, je pourrais être dans ma bulle sans me rendre compte que le temps passe 😉

    (…) « Paradoxalement, cette urgence matérielle cohabite avec une quasi inertie interne » : J’aime bien.

    Aimé par 1 personne

    • Line dit :

      Merci Audrey. 🙂

      Oui, heureusement, nos limitations physiques peuvent nous rappeler à l’ordre.

      Ceci étant, parfois, il se peut que l’on occulte aussi ces limitations. :s
      C’est…inconfortable ! :p

      Aimé par 1 personne

  3. Maeva dit :

    Très beau texte, qui a quelque chose de très poétique, et qui pourrait donc être fignolé en poème.. ! 😉

    J’ai moi aussi beaucoup bataillé avec cette résistance de l’autre face à ce qui me semble évident, et j’ai mis longtemps à comprendre que j’étais un peu trop insistante et que l’autre n’était pas nécessairement prêt à entendre ce que j’avais à dire, et à en réaliser les implications. C’est très très très frustrant, et j’y travaille encore, et je ne prône pas l’abandon des conseils de ce genre, mais à un moment j’ai réalisé que je demandais à l’autre d’être tolérant vis-à-vis de ma rapidité sans lui donner la pareille, vis-à-vis de sa « lenteur » (relative, parce que vue comme telle du fait de notre rapidité, mais qui est tout à fait « normale », en réalité, pour cette personne).

    Je pense qu’on a, oui, une certaine responsabilité d’exprimer ce que l’on perçoit, notamment lorsqu’on voit à travers un choix, une démarche, une attitude, ce que l’autre cherche à éviter, nier, réparer, etc., d’une manière qui lui fera éventuellement plus de mal que de bien. Mais j’ai aussi appris qu’il me fallait me mesurer, parce que, oui, le temps de l’autre s’écoule différemment, et tout ce qu’on peut faire c’est planter des graines, patiemment, et se reposer sur la certitude que ce qu’on aura dit jouera son rôle lorsque l’autre parviendra à un déclic par lui-même.

    C’est frustrant, voire même douloureux pour notre envie d’aider, et de partager ce qu’on perçoit, et je ne pense pas qu’on doive arrêter, mais je pense que c’est dans ces moments-là notamment que notre capacité d’adaptation et de compréhension est primordiale, parce que si on ne se mesure pas, je crois que nos conseils et perceptions peuvent agresser l’autre, dont le cerveau n’est, tout simplement, pas encore « là », et ça peut être très contreproductif, malheureusement.

    Quant à ce passage : « Paradoxalement, cette urgence matérielle cohabite avec une quasi inertie interne », comme Audrey, je l’aime bien, même beaucoup. C’est exactement ce que je ressens et perçois, et qui me donne envie de pouvoir immobiliser les gens pour qu’ils prennent le temps de se connecter avec leur intériorité, parce que je peux parfaitement les imaginer des années plus tard se réveiller un matin et faire cette fameuse « crise de la quarantaine » ou de la cinquantaine, ou même plus tard, et j’ai beaucoup de peine pour eux.
    Dans l’instant de mes « crises » existentielles, souvent je les déteste parce qu’elles me donnent envie de m’arracher les cheveux, mais en contrecoup à chaque fois je me dis qu’au moins je fais ce travail-là, régulièrement, et que je risque moins de passer à côté de moi-même.
    Du coup, auprès des plus réceptifs, je fais part de cette expérience-là, de l’utilité qu’a pour moi la remise en question, et de l’assurance que j’ai que ça me servira sur le long terme, et qu’il vaut mieux s’y prendre maintenant que se réveiller trop tard.

    Donc, je ne sais pas, personnellement, je pense que mon conseil sur le sujet serait de respirer un bon coup, et peut-être de guider la personne, autant que faire se peut, vers les questionnements qui pourraient l’aider à y voir plus clair dans ses décisions.
    On le sait bien, on a tendance à avoir accès au résultat rapidement, et en face l’autre a besoin de comprendre la démarche qui a mené à cette conclusion. Donc peut-être aider l’autre à se poser lui-même les « bonnes » questions, afin qu’il puisse atteindre sa propre conclusion, au lieu d’affirmer la nôtre un peu tyranniquement ?! ^^

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