Et si un jour… ?

A partir de mes 10 ou 11 ans, je n’ai pas cessé d’entendre mes camarades me dire que j’étais folle.
Quand je dis camarades, c’est une façon d’englober les enfants de mon âge, à plus ou moins 4 ans, que je fréquentais d’une façon ou d’une autre, avec plaisir ou pas.

Donc j’étais folle.

J’étais folle parce que je pensais à des choses qui n’effleuraient même pas l’esprit des autres.
Et ces choses, parfois, venaient titiller les limites de la morale et de la notion du bien et du mal des autres.
Sauf que cela, je l’ignorais totalement.

L’un de mes plus grands défis intellectuels consistait à réfléchir -et avant même de finir ma phrase je précise que c’est pour l’exercice intellectuel uniquement – à comment faire disparaître un corps et/ou à comment tuer quelqu’un de façon à ne pas finir en prison.

Evidemment, quand on a 12 ans et qu’on déclare tout à fait simplement, comme si l’on commentait la météo du jour, qu’on a déjà réfléchis à cela et qu’on en a déduit quelques pistes intéressantes, mais aussi des points de difficultés non-résolus, on provoque un certain étonnement chez l’autre.

Alors qu’il soit clair entre nous que je n’ai aucune velléité de meurtre sur qui que ce soit. Même si on pourrait objectivement considérer que j’ai de bonnes raisons…

Qu’importe, ainsi donc j’ai réfléchis à la question.

Le point de départ de cette réflexion a été – comme souvent – une autre question : « Et si quelqu’un que j’aimais venait me dire qu’il a tué quelqu’un et me demandait de l’aider ? »
Ah!
En voilà une bonne question non ?
Et si la situation se présentait un jour, vous seriez tou-te-s bien content-e-s d’avoir pris quelques instants de vos vies pour y penser !
Parce que c’est quand même le genre d’annonce qui vous prend de court et qui ont un sacré impact sur votre vie.

Situation :

Vous êtes bien chez vous, en soirée de samedi ou vendredi, et tout va bien. Le téléphone sonne a une heure ma foi raisonnable pour une soirée précédent un jour de repos. Vous décrochez donc, et vous êtes ravi-e, c’est votre meilleur-e ami-e au bout du fil.
C’est toujours top de papoter avec.
Et là, vous n’avez pas le temps de lui demander comment ça va que vous entendez : « Ecoute j’ai des ennuis, de gros ennuis, j’ai besoin de toi, viens m’aider s’il-te-plait ».

A la panique dans sa voix vous savez que c’est sérieux.
Ni une ni deux, vous attraper le premier truc qui vous tombe sous la main pour vous couvrir, vous sautez dans quelque chose pour vous couvrir les pieds (oui même les chaussons dans l’urgence, ça fait l’affaire) et vous radiner dar-dar chez Gigi. (Gigi est du genre que vous voulez, homme, femme, intersexe, non duel, whatever, c’est votre ami-e vous l’aimez. Point.)
Vous trouvez Gigi en état de choc, et vous ne savez pas trop, même en y regardant de près, si la prochaine étape dans son schéma psychique sera la sidération ou l’hystérie.
Gigi sort assez longtemps de sa torpeur pour vous reconnaître, se jeter dans vos bras, vous agripper comme si vous risquiez de vous évaporer dans  la seconde, et vous dit d’une voix blanche :

« Je l’ai tué…Je l’ai tué… »

« Gneh ? » (Oui parce que c’est moi qui raconte et que c’est moi qui imagine, vous faites « Gneh »)
Gneh, ça veut dire que vous ne comprenez pas. Bah oui,  parce que, pour commencer, Gigi ne tue pas les gens… d’habitude.
Et que les gens qui tuent d’autres gens, dans votre vie, ils sont plus dans les séries policières qu’en vrai… d’habitude.

Gigi : « Je l’ai tué, mais je ne l’ai pas fait exprès ! Je ne voulais pas..Enfin je crois. Mais tu comprends, j’avais peur, j’ai du me défendre, je l’ai frappé et…et il est mort ! »

Note de l’auteur : oui la « victime » est un homme. Parce que dans mon scénario là, c’est un homme qui a menacé la vie et/ou l’intégrité physique et morale de mon ami-e, et que celui-ci ou celle-ci s’est défendue de la barbarie de son agresseur. Mais vous pouvez mettre une femme en barbare agresseuse, si vous voulez.

Vous essayez de calmer Gigi, mais rien n’y fait et Gigi vous entraîne au fond du couloir, et là, vous voyez que Gigi a effectivement de quoi être hystérique-choqué-e.
Il y a effectivement un cadavre humain par terre.

Et PAF ! La galère commence pour vous précisément là.

Sortons un peu de l’histoire et laissons place au raisonnement hypothétique.
A partir de cet instant, vous savez que votre ami a commis un meurtre (avec ou sans préméditation peu importe pour ce qui suit).
Et l’on part du principe que vous ne comptez pas dénoncer votre ami-e – sinon cet article ne sert à rien.
Vous êtes donc déjà en situation d’infraction, vous ne dénoncez pas volontairement et librement un crime, c’est ce qu’on appelle  une ENTRAVE A LA SAISINE DE LA JUSTICE (code pénal).
Vous êtes mouillé, pour le dire autrement.
La prison commence à pointer le bout de son nez dans votre horizon. Le fait que Gigi puisse éventuellement être dans la cellule d’à-côté n’adoucit en rien cette perspective. Ça aurait même tendance à l’aggraver. POur rappel, vous l’aimez, Gigi, c’est votre ami-e, vous n’avez pas envie de le/la voir finir en prison. Même avec vous.

Face à cette situation, quelle est votre première réaction ?  Lui demander comment ça s’est passé ?

ERREUR !!!!

Moins vous en savez, mieux c’est.
Pourquoi ?
Parce que moins vous en savez, moins vous risquez de le/la trahir sans le vouloir quand vous serez interrogé-e par la police.
Ou juste quand vous parlerez à n’importe qui.
Moins vous en savez, moins lourdes seront les charges à votre encontre.

Une fois que vous n’aurez rien demander, vous allez probablement essayer d’aider Gigi.
Les plus téméraires tenteront de faire disparaître les preuves et d’aider votre Gigi à ne pas finir en taule, rien qu’en lui fournissant un toit le temps de décompresser.
Là on se vautre joyeusement dans l’entrave à la saisine de la justice, avec obstacle à la manifestation de la vérité, recel de criminel, éventuellement recel de cadavre et/ou inhumation du domaine de la contravention.

Et tout ça c’est 3 ans d’emprisonnement et 45 000€ d’amende. Chaque.

N’espérez pas plaider le « c’est mon ami-e, je voulais le/la protéger », seuls les parents directs, et conjoint-e-s ou personne vivant notoirement de façon marital avec le/la criminel sont « excepté-e-s » (c’est comme ça que le droit le dit) de ces dispositions.

Ah vous voyez ? Vous pensiez vous en sortir avec un « c’est pas moi c’est Gigi ? » ou un « Je n’y suis pour rien, je me suis retrouvée au pied du mur, je ne pouvais pas faire autrement que l’aider » ?
Pour la première option, c’est raté, parce qu’à partir du moment où vous savez mais ne dites rien, vous êtes impliqués c’est tout.
Pour la seconde option, ça peut marcher, si vous prouvez que vous n’avez pas librement  choisi de gardé le silence sur les événements.
Mais vous n’êtes du coup plus l’ami de Gigi puisque vous êtes prêts à aggraver les charges contre lui/elle, puisque vous l’accusez en somme de pression sur votre personne.

 

Bon.
Voilà, c’est  le genre de choses qui me passe par la tête.
Vu de l’extérieur je conçois que ça confine à la folie. Surtout quand vous allez lire que les plus grands criminels du siècles dernier (le 20e donc) étaient tous probablement du même écart-type que moi.
Ça fait peur hein ?

Vous savez qui on a traité de fou aussi ?
Van Gogh, Picasso, Dali, Léonard DeVinci, Archimède, Shakespeare, Marc Zutterberg… Bon ok pour le dernier je ne sais pas.
Le génie et la folie – entendons la considération sociale, et non la pathologie psychiatrique, sont à mon sens la même chose regarder par deux endroits différents.
Depuis le sommet des neurotypiques, le génie est fou.
Et un jour, le fou meurt. Et les neurotypique suivant le trouve génial.

Certains des plus grands génies du siècle dernier (artiste ou homme politique) parlaient d’eux-même en disant (ou craignant) qu’ils étaient fou (ou folles).
Certain-e-s même le revendiquaient.

C’est étrange comme on parle du génie comme on parle de la folie ou de lucidité. Un grain de folie, un grain de génie. Un éclair de foli, un éclair de génie, un éclair de lucidité.
Pour ma part, la folie(douce) et le génie sont les deux faces d’une même pièce.

Est fou celui qui ou celle n’obéit pas aux même lois que soi. Celui ou celle qui voit différemment, autrement. Celui ou celle qui comprend différemment. Qui est différent-e.
Le fou/la folle, quelque part, c’est l’étranger, celui/celle que l’on ne comprend pas.

 

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2 commentaires pour Et si un jour… ?

  1. Kow dit :

    Wow.

    Ca fait plusieurs jours que je zieute ton blog, que je te lis, et que j’aime te lire car je trouve que tu racontes très bien ton vécu et tes expériences. Mais là, juste, « wow ». J’avais l’impression de lire quelque chose me concernant ! Je suis aussi le genre de personne à me dire « tiens, et si j’étais un meurtrier, comment je me débrouillerais ? » … Et j’avoue avec une certaine honte que parfois, ce genre de question m’effleure même pour des choses comme le terrorisme « tiens, et si j’étais terroriste, où est ce que je frapperais ? ». Ca me vient naturellement en tête alors que, ma foi, je n’ai jamais eu la moindre envie de faire du mal à quelqu’un et je hais les meurtriers/terroristes/tout ce qui s’en suit !! J’ai toujours pensé qu’imaginer ce genre de chose était normal, jusqu’à récemment, et j’ai commencé à culpabiliser de tout ça, à avoir limite peur de moi-même… A me dire « t’es pas normale, t’es folle en fait »…
    Je me reconnais beaucoup dans ce que tu as écris. C’est vraiment trop bête, mais j’avais envie de te le dire. (pour une fois que j’écris un commentaire… J’angoissais à l’idée d’en écrire un, de mal m’exprimer, de me rater… Mais maintenant que j’ai commencé, je ne vais pas me dégonfler!)
    Ce qui m’a le plus surprise, c’est le terme « folie douce ». Ca faisait pas mal de temps que j’étais en train de réfléchir sur ce que je pouvais être (désolée, je passe pour une égocentrique pour le coup !). Je me trouve bizarre, folle… Et je m’étais dis : « il y a deux types de folie. La folie meurtrière et la folie douce. Je fais bien heureusement partie de la deuxième catégorie ». La folie douce, celle des artistes, des génies, des gens hors normes, différents… De tous ces gens qui ont marqué nos esprits… Une folie à cultiver car, je pense, bénéfique pour soi-même et pour autrui (du moins jusqu’à un certain seuil). Contrairement à l’autre…
    Au plaisir de continuer à te lire ! 🙂

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    • Line dit :

      Merci beaucoup pour ton commentaire. 🙂
      Il me touche beaucoup.
      D’abord parce que c’est un signe de confiance de ta part, tu t’es sentie suffisamment à l’aise avec ce que je partage pour t’exprimer à ton tour.
      C’est très précieux pour moi. Merci !

      Je suis aussi très touchée par le fait que tu ais trouvé un écho dans mes écrits, c’est aussi pour cela que j’écris ce blog. Donc encore merci !
      Et enfin merci pour tes compliments sur mes écrits, c’est aussi très précieux pour moi. 🙂

      Au plaisir de lire de nouveau tes commentaires et d’échanger avec toi peut-être.

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